"L’année 2007 a été dominée par l’élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République. Si la campagne a surtout porté sur les enjeux socio-économiques –
travail, pouvoir d’achat, inégalités – , celui de l’immigration a toujours été présent (
1). Le nouveau Président tranche par rapport à ses prédécesseurs en se déclarant acquis au droit de vote pour les étrangers non européens, favorable à des mesures de « discrimination positive » et en faisant entrer au gouvernement trois jeunes femmes issues de l’immigration, Rama Yade, Rachida Dati et Fadela Amara (
2). Il défend cependant un durcissement de la politique migratoire française, qui lui a valu le soutien décisif d’une partie de l’électorat lepéniste (
3).
La loi Hortefeux, du nom du ministre en charge du nouveau et controversé « Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement », votée le 23 octobre 2007, s’inscrit dans le prolongement des deux lois que Nicolas Sarkozy a fait voter en 2003 et 2006 quand il était ministre de l’Intérieur, avec l’objectif de réduire l’immigration « subie » au profit d’une immigration « choisie ». Elle rend plus difficile le regroupement familial (conditions de ressources plus sévères, évaluation obligatoire du « degré de connaissance de la langue et des valeurs de la République »).
Et un de ses articles, l’amendement Mariani, finalement adopté malgré une forte opposition jusque dans les rangs de la majorité, autorise des tests ADN pour établir la filiation des candidats au regroupement familial. Un quota de 25 000 expulsions d’étrangers en situation irrégulière a été fixé pour 2007 et 21 000 « éloignements » avaient été réalisés en novembre. Autant de mesures qui ont marqué le débat politique et polarisé l’opinion dans les semaines qui ont précédé le sondage annuel sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie effectué pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme (
4).
Ce sondage est un instrument précieux pour analyser l’évolution de l’« ethnocentrisme» en France. Venu de l’anthropologie (
5) et repris par les auteurs de La personnalité autoritaire (Adorno et al., 1950), le terme désigne la disposition à valoriser les groupes auxquels on s’identifie, et à dévaloriser les « autres », les outgroups (
6). Il est plus neutre que celui de « racisme » et il n’a pas la même charge morale et émotionnelle. Il est plus extensif car il tient compte de la double dimension, inclusive et exclusive, des appartenances de groupe. Les critères d’inclusion ou d’exclusion ne sont pas nécessairement la « race » stricto sensu mais la culture, la langue, la religion, les manières de penser, les orientations sexuelles, et leur rejet n’implique pas nécessairement de la haine ou de la violence envers les outgroups.
L’attitude ethnocentriste se caractérise par une intolérance globale à la différence. Elle va de pair avec des tendances autoritaires, une demande d’ordre et de hiérarchie, un conformisme social y compris en matière de sexualité. C’est cette attitude que nous cherchons à explorer, en partant de l’hypothèse que le rejet de l’autre, à des degrés divers, existe chez chacun de nous, et qu’il ne touche pas seulement les groupes minoritaires dans la société. Notre échantillon inclut donc les étrangers (3 %) et les Français issus de l’immigration. Un quart des personnes interrogées déclare au moins un parent ou un grand-parent « étranger ou d’origine étrangère », et si les parents ou grands parents d’origine européenne sont majoritaires, les interviewés ayant des ascendants non européens représentent 8 % de l’échantillon.
Avec ces données nous avons cherché à répondre à trois questions. L’ethnocentrisme a-t-il augmenté ou diminué par rapport à l’année dernière ? Quel est le degré de cohérence des différentes dimensions qui le composent ? En particulier voit-on se confirmer la tendance constatée l’année dernière à l’autonomisation des opinions à l’égard de l’islam ? Poindre ce que Vincent Geisser a décrit comme une « nouvelle islamophobie » (
7) ou rejet spécifique de l’Islam et de ses valeurs, distinct du racisme classique anti-immigrés, au nom d’une défense de la laïcité et des valeurs républicaines, mais aussi, on le verra, de la culture catholique ?
Enfin l’ethnocentrisme est une attitude plus fréquente chez les personnes âgées, chez les moins diplômées et parmi celles qui se situent à droite, atteignant des records à l’extrême droite. Est-ce toujours le cas ? Ou bien ces nouveaux préjugés « islamophobes » gagnent-ils également les classes moyennes, les catégories instruites de la population, les milieux de gauche, tendance qui se dessinait dans l’enquête de 2006 ?"
Extrait du rapport officiel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, "La lutte contre le racisme et la xénophobie - 2006".
Je vous invite à lire la suite à partir de cette adresse.(
1)
. Sur l’impact électoral du « libéralisme culturel » et des enjeux de l’immigration, de la délinquance, de l’autorité, voir É tienne Schweisguth, « Le trompe l’oeil de la droitisation », Revue française de science politique, 57 (3-4), juin-août 2007, p. 393-411 et Vincent Tiberj, La crispation hexagonale : France fermée contre France plurielle 2001-2007, Paris, Fondation Jean-Jaurès – Plon, 2008.
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2)
. Reprenant et intensifiant ainsi la politique initiée par Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac avec la nomination de Tokia Safi en 2002.
(
3)
. Nonna Mayer, « Comment Nicolas Sarkozy a rétréci l’électorat Le Pen », Revue française de science politique,
57 (3-4), juin-août 2007, p. 429-447.
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4)
. Sondage CSA effectué en face-à-face du 19 au 23 novembre 2007 auprès d’un échantillon national représentatif de la population métropolitaine de 992 personnes âgées de 1 8 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage), après stratification par région et catégorie d’agglomération. Nous travaillons sur les données non redressées.
(
5)
.Voir William Graham Sumner, Folkways : A Study of the sociological importance of Usages, Manners, Customs, Mores and Morals, New York, Dover Publications (1re éd. 1 907), 1929 ; Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Paris, Gonthier (Bibliothèque Médiations), 1 961, p. 19-20 ; Adorno T.W., F renkel-Brunswick E., Levinson D.J. et Nevitt Sanford R., The Authoritarian Personality, New York, Wiley, 1950.
(
6)
. « Ethnocentrism is conceived as an ideological system pertaining to group and group relations. A distinction is
made between ingroups (those groups with which the individual identifies himself) and outgroups (with which he does not have a sense of belonging and which are regarded as antithetical to the ingroups). Outgroups are the object of negative opinions and hostile attitudes ; ingroups are the object of positive opinions and uncritically supportive attitudes ; and it is considered that outgroups should be socially subordinate to ingroups » (Adorno et al., op. cit., p. 104).
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7)
. Vincent Geisser, La nouvelle islamophobie, Paris, La Découverte, 2003.